Les radios parlent, de temps en temps, de la Centrafrique car le pays est en pleine élection présidentielle. Curieuse, cette désaffection de la France pour un Etat dont elle a abondamment profité, bois et diamants inclus. Est-ce la honte d’avoir, un moment donné, installé un sinistre pantin sur un trône impérial en toc ? Toujours est-il que moi, j’ai une amie là-bas, Patricia. C’est une fille formidable, veuve d’un banquier, qui a vécu toutes les vicissitudes de ce pauvre pays sans jamais faillir. J’espère pour elle, pour sa famille et tous les siens, que la situation va se normaliser et le pays retrouver la voie du développement. Rien ne sera pire que la période du coup d’Etat, accompli par celui qui réclame aujourd’hui la légitimité des urnes, le général François Bozizé.
Envoyée spéciale pour couvrir l’événement, voici ce que j’écrivais à l’époque. C’était en mars 2003.
Bangui est dévastée. A l’aéroport, on ne s’en aperçoit pas encore. La tour de contrôle est opérationnelle, la piste sécurisée par un détachement militaire de la force conjointe d’Afrique centrale, la Cémac, sous le petit soleil du matin, on pourrait presque être optimiste. D’autant plus qu’à l’entrée du camp Mpoko, base militaire adjacente, quelques soldats français torse nu et en short devisent tranquillement, assis sur des chaises. D’autres vaquent à leurs occupations comme si de rien n’était. Le coup d’Etat du général François Bozizé à pourtant eu lieu il y a à peine 72 heures.
Chez les soldats de la Cémac, l’ambiance est nettement plus électrique. Les contingents gabonais, congolais et équato-guinéen sont caparaçonnés de neuf, des chaussures au casque rembourré, en passant par le gilet pare-balle. Mais les visages sont fermés et les regards las. Non seulement ils ont perdu trois de leurs camarades au combat, lors de leur retraite de la résidence du président renversé Ange-Félix Patassé, mais ils savent que l’avenir est incertain. La relève n’est pas pour demain. La visite des ministres des Affaires étrangères congolais Rodolphe Adada et gabonais Jean Ping les réconforte à peine. Leur triple mission, qui était d’assurer la sécurité du président, surveiller la frontière centrafrico-tchadienne et restructurer les forces armées centrafricaines (Faca) n’a plus lieu d’être. Il va y avoir une petite période de flottement durant laquelle les chefs d’Etat d’Afrique centrale vont déterminer la conduite à tenir. Alors, il leur faut prendre le mal du pays en patience et veiller au grain. Le grain, c’est l’anarchie qui règne en ville.
En ce matin du 18 mars, trois membres d’une Ong spécialiste en développement et un aventurier écossais un peu vantard tentent d’avoir des nouvelles auprès des officiers et évaluent les risques qu’ils courent à rentrer chez eux. Ils ont peur. Réfugiés depuis trois jours à l’ambassade de France, ils ignorent même si leur maison est encore debout. Bangui n’était déjà pas en bon état avant le coup : rues défoncées, immeubles en ruine et bidonvilles lui ont fait perdre, depuis longtemps, son surnom de « coquette ». Mais aujourd’hui c’est le désastre.
En route vers le bord du fleuve, nous traversons la ville. Peu de monde dans les rues. Les gens debout regardent passer le convoi avec inquiétude, sans un geste, sans un mot. L’activité est si réduite que l’on pourrait presque compter les passants ou les femmes qui marchent encore avec un ballot sur la tête. Comme il faut bien manger, le petit marché du jour est ouvert, mais l’ambiance n’y est pas. Tous craignent le retour des soldats congolais de Jean-Pierre Bemba, dont le comportement a laissé de véritables traumatismes. On croise des pick-up armés de mitrailleuses, une dizaine d’hommes de Bozizé agglutinés à bord. Beaucoup sont des Goran c’est-à-dire des Tchadiens, reconnaissables à leur chèche orange ou jaune enroulé sur la tête à la façon des Sahariens. Les Banguissois les regardent sans joie.
Premier bâtiment détruit ces jours-ci, le siège du parti de l’ancien président Patassé. Il n’y a même plus de toit. Le ministère de l’Education, un large immeuble de cinq étages, a été entièrement pillé et l’aile droite à brûlé jusqu’en haut. Le long de la chaussée, volettent au passage des voitures des dizaines de milliers de feuilles de papier. Par ailleurs, les ordures s’amoncellent. Sur la place des Martyrs, le jet d’eau fonctionne toujours mais l’obélisque est couvert de graffitis. Pratiquement tous les commerces de biens d’équipement, outils, électroménager ou téléphonie ont la porte défoncée, fenêtres arrachées, vides et incendiés. La rumeur dit que le butin est emporté vers le nord – le Tchad – mais personne n’ose le confirmer. Plusieurs banques ont été pillées. Le commissariat de police, une jolie maison de style dit colonial, a aussi brûlé. Heureusement, les pluies diluviennes de la saison font office de pompiers. Quant à la prison, elle est éventrée et sa grande porte bat à tous vents. Les détenus politiques sont libres et les bandits, dans la nature.
Le plus spectaculaire est la résidence Patassé, victime d’un véritable cyclone qui a touché jusqu’aux dépendances. Le petit jardin et le perron coquet sont seuls intacts. Dans la cuisine, une canalisation est coupée, si bien que tout le rez-de-chaussée baigne dans trois centimètres d’eau qui ruisselle jusque dans la cour. Les placards et le frigo sont ouverts, les provisions pourrissent à terre, mais la vaisselle a été emportée. Sur un coin de table, une liste simple : « chaussures, sacs, vêtements, objets de toilette… » La famille s’apprêtait-elle à partir ? Dans le petit bureau, les dossiers de l’ingénieur agronome qu’était aussi Ange-Félix Patassé sont répandus partout, la chemise « projet spiruline » est mélangée au « dossier aquaculture », qui voisine avec des photos de vacances aux Etats-Unis et des lettres en tout genre. On marche sur un monceau de paperasses. A première vue, les dossiers politiques, s’il y en avait, ont disparu. Au salon, tout est ravagé, les meubles brisés, les deux lustres de cristal explosés à terre. Plus un seul tableau au mur, le papier peint est même arraché. On marche sur les débris des bibelots, des livres, des vitrines, des lampes. Seuls surnagent, pitoyables et kitsch, les gros fauteuils à fleurs rouges, en bois « doré à l’or fin » du président et de la Première dame. Tout ce qui avait une quelconque valeur a été volé. En descendant dans la cour, on remarque pêle-mêle deux ou trois bouteilles cassées pleines de serpents séchés. Il y a deux jour à peine, ils marinaient dans l’alcool. « C’est un truc d’ici pour rendre les hommes virils », commente en rigolant mon chauffeur, un jeune soldat de Bozizé. Des exemplaires d’un vieux discours voisinent avec des photos, des boîtes vides, des bocaux, une statue en bois trop lourde et plutôt moche, des trucs et des machins, c’est un bazar indescriptible. Mis en confiance par notre présence, un habitant d’en face s’approche, jette un coup d’œil. Il s’avance avec précaution, mais on ne peut que marcher sur les débris d’objets de la maison. Son regard est triste, il se garde de ne rien toucher et fait demi tour en soupirant « C’est la fin d’un monde, qu’est-ce qu’il va encore nous arriver maintenant ». Derrière la maison, le garage et les logements du personnel n’ont pas été épargnés, jusqu’aux sanitaires démontés. Les détritus sont visiblement moins luxueux que devant, vieilles affiches électorales, manuel d’entretien de la voiture, chaussures d’enfant, des dattes, une chasse d’eau. Au fond, deux hommes s’activent auprès de caisses d’armes et de munitions. Ils jettent vers moi un regard agressif et je bats en retraite.
A l’extérieur, le mur d’enceinte porte de nombreux impacts de balles, car on s’est beaucoup battu ici. Mais le cadavre qui pourrit les yeux ouverts sous un vrombissement infernal de grosses mouches, à deux pas de l’entrée, n’est pas un soldat. « C’est un Banyamulengue », assure le chauffeur. C’est ainsi que la troupe appelle les soldats de Jean-Pierre Bemba. « L’autre, là, c’est un pillard », affirme-t-il en désignant un tas gris d’où émerge une main crispée. L’odeur indique clairement qu’ils sont bien là depuis deux jours. Qui sont-ils, où est leur famille, qui les enlèvera ? Mystère. Les hommes de garde refusent. « Ca pue trop ». Pourtant, ça ne va pas aller en s’arrangeant. Par deux fois, notre voiture a fait un écart dans la rue pour éviter des cadavres ensanglantés. « Des voleurs », encore. Beaucoup d’armes légères sont en circulation, la tendance est de se faire justice soi-même. Les pillards sont le fléau de Bangui, actuellement. « Ce sont les inconditionnels de Patassé, les hommes d’Abdoulaye Miskine et de Paul Barril [mercenaire français au service de l’ancien président], qui veulent déstabiliser le nouveau pouvoir, affirme le général Bozizé. Nous n’avions pas prévu cela. Mes hommes essaient de les maîtriser mais ils ne sont pas qualifiés pour faire la police. J’ai besoin de forces spécialisée comme celles de la Cémac. Notre but est d’enrayer cette situation le plus rapidement possible. »
Le vol et l’insécurité terrorisent la population, pauvres comme riches, Centrafricains ou Blancs. « Ceux qui résistent sont tués », affirme-t-on. Les ambassades étrangères sont fermées, sauf celle de France. Les familles de ressortissants viennent s’y réfugier en attendant que le Transal de l’armée les évacuent sur Libreville, où tous les avions pour Paris sont pleins. Mais dans le quartier chic de Bangui, c’est la menace qui effraie, plus que la réalité des exactions. Les résidents expliquent comment des groupes de soldats sont venus, armes à la main, réquisitionner leurs véhicules. « Ils neutralisent les gardiens, entrent et prennent l’argent, les bijoux, les téléphones portables et les objets visiblement de valeur », m’explique Patricia. Certains Blancs ont vu les voleurs revenir six fois de suite. Ceux-là n’hésitent plus à se faire conduire par leur gardien armé et évitent les quartiers nord, réputés être le fief des partisans de Bozizé. Ils n’osent pas non plus s’approcher du camp Béal, ancien ministère de la Défense et lieu de résidence du nouveau chef de l’Etat. Ils ont raison, il n’y a plus d’ordre ni de loi et, on le sent bien, tout peut arriver.
Le 18 mars, deux hommes armés et vêtus de vestes de treillis ont été attrapés en train de piller un magasin. Au camp Béal, ils sont conduits devant l’homme responsable de la sécurité du général, un Goran à chèche orange. Une vingtaine d’hommes s’approchent. Les deux voleurs s’expliquent, sans convaincre. La punition est rapide : après leur avoir fait ôter leur veste volée et sans l’ombre d’une hésitation, l’homme enturbanné recule de deux pas et les exécute, à bout portant, au milieu de la cour. Une dizaine de balles et une dans la nuque, pour les achever. La scène a duré à peine quelques minutes, sous mes yeux indiscrets.
Le nouveau chef de l’Etat sait-il ce qui se passe à quelques mètres de son bureau ? Il a, en tous cas, beaucoup de préoccupations. En simple treillis mais trois étoiles sur ses épaulettes, il reçoit, assis un peu crispé sur le bord de son fauteuil. Il est entouré de deux soldats et de Parfait Mbaye, son aide de camp. Les ministres Ping et Adada sont venus lui donner « des nouvelles des forces de la Cémac, car je souhaite qu’elles restent et se renforcent. Ils m’ont aussi donné des conseils pour mes nouvelles fonctions ». Dans l’après-midi, il recevra l’ambassadeur de France, « absent hier et qui attendait l’accord de Paris » puis « le professeur Abel Goumba tout à l’heure, et l’ensemble de l’opposition pour que nous établissions un gouvernement de consensus ». Bangui, ville de rumeurs, bruisse de murmures sur le retour de l’ancien chef de l’Etat André Kolingba, actuellement en Ouganda. Mais François Bozizé ne semble pas enthousiaste. « Eventuellement, nous pourrions nous voir par courtoisie ». Sinon, il a « parlé aux présidents gabonais Omar Bongo, congolais Denis Sassou Nguesso et tchadien Idriss Déby » et attend, le 20 mars, la visite de Joseph Kabila. « Je n’ai pas encore de calendrier, mais je veux former un gouvernement d’union nationale pour une période transitoire, avant d’organiser les élections législatives et présidentielle. »
En attendant, beaucoup de travail de terrain reste à faire. Même si l’eau, l’électricité et le téléphone fonctionnent, il faut s’occuper des morts dans la rue, de la sécurité des biens et des personnes, des hôpitaux, des écoles, des ordures ménagères et de tous les Centrafricains qui ont tout perdu dans les combats ou les pillages.
j’ai pris beaucoup de plaisir et d’interêt pour cette note qui était si différente de la précedente Légèeret et profonduer vont bien ensemble ,j’ai découvert votre blog sur la selection à suivre .Emmaus et moi :
Merci pour le compliment. Je ne savais pas que j’étais référencée quelque part. Décidément, la blogosphère est un monde étonnant.
Le Pere Noël ne t’as pas encore offert un APN .
su tété sympa de nous montrer des photos de Bangui et de tous ces bandits :-).
J’ai une anecdote sur Bangui dans les années 1960.
Comme tu as dû le voir sur les marchés africains, la couleur de la viande a priori est noire, pas parce qu’on est en afrique noire, mais à cause des mouches .
Donc à cette époque, on s’est inquiété pour le côté sanitaire des marchés (on commence à s’en occuper aussi en France, depuis 2 mois je peux plus toucher le poisson au marché à cause des meubles réfrigérants). On a construit un marché couvert au centre de Bangui avec des étals en béton pour que les produits ne soient pas au niveau du sol. La surprise fut de voir les vendeuses (peu de vendeurs) assises en tailleur sur les étals avec, en dessous, leurs produits .
Faut dire aussi qu’il n’y avait pas la clim’ et que, bien que protégé du soleil par le toit, il fait bigrement chaud à attendre le chalant .
J’ai le souvenir d’une ville très verdoyante avec cette terre rouge, le silence et la chaleur des vacances d’été.
votre article est superbe.
je dois expedier des uniformes pour la police municipale avec dans chaque poche une convention des droits de l homme et des droits de l’enfant: sans soutien politique…contactez moi si vous voulez eb savoir plus 0613652831
J’ais vecu a bangui de 85 à 89 et a cette epoque le climat était encore calme …nous nous retrouvions tous au bangui Rock Club …
pouvez vous me donner le noms d’un site qui rassemblerais les anciens habitants de Bangui …ou comment faire pour savoir qui se trouve encore las bas..merci par avance..laurent corradi
le dernier commentaire . .
Laurent Corradi de Bandol ?
Laurent instructeur de plonger ?
je m’excuse mais je le recherche depuis 10 ans
Pardon
je suis anglais mon francais n’est pas fort
excuses pour le deuxieme message
ca fait un an depuis son commentaire
et j’ai aucune autre facon de le joindre
peut-etre vous avez un log de son address email ?
on etait ancien camarade . . s’il vous plait connectez nous
vous avez l’addresse email que j’ai soumis – merci d’avance 🙂
Johnny
Bangui dévastée…..quand je pense que j’y ai vécu les plus tendres années de ma vie, c’est quand même dur, le constat. Je me souviens quand les mitraillettes tiraient au petit matin, résonant à travers toute ma concession. Le rock club, bien sûr que je m’en souviens. C’était un endroit extraordinaire pour le gosse que j’étais. Et le collège st exupéry, qu’est-il devenu? il était gigantesque à l’époque. Votre poste m’a beaucoup touché, c’est marrant, quand j’y repense, ça me paraît si loin maintenant, alors que c’était hier…beaucoup de nostalgie. Il est impossible aujourd’hui de retrouver les gens qui s’y cottoyaient. Pour info, moi aussi j’ai vécu la bas entre 85 et 89….
Je reponds a Johnny Mundy qui me cherche depuis longtemps..
tu peu me joindre sur frederic.corradi@hotmail.fr ou sur mon site
http://www.plantwalldesign.com
A bientot j’espere
Lolo